L’art de mentir en politique ( par le professeur Alassane Kitane)

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L’Art de Mentir en Politique, par le Professeur Alassane Kitane :

« Lorsqu’un cadre de l’APR, invité sur un plateau de télévision, affirme « nous avons trouvé 28 km d’autoroute, nous en avons construit plus de 200 km », il fait un mensonge vrai

1. Une des techniques du mensonge politique est le brouillage de l’information qu’on véhicule soi-même : parler de façon générale, tout en veillant à ce que son discours soit ambigu et mutilé sur ses points faibles.

Illustration : Lorsqu’un cadre de l’APR, invité sur un plateau de télévision, affirme « nous avons trouvé 28 km d’autoroute, nous en avons construit plus de 200 km », il fait un mensonge vrai. Cela veut dire que son affirmation est vraie de façon formelle, mais il s’agit d’une vérité formelle au service d’une volonté sourde de mentir et de cacher la réalité des faits.

Ces faits sont ici que 200 km d’autoroute hors de Dakar ne sont nullement comparables à 28 km à l’intérieur de Dakar, encore qu’il importe de préciser que l’autoroute Dakar AIBD est un projet d’État structurant qui n’a rien à voir avec l’accession de Macky Sall au pouvoir. Lorsque le même invité dit sur le même plateau que les prix du gaz et de l’huile ont baissé depuis 2012, il occulte sciemment la différence objective des données de base : le prix du baril de pétrole était à un niveau deux fois supérieur à son prix entre 2013 et 2018. De 111,66 dollars en 2012 ( 108,64 en 2013 ; 99,02 en 2014 ; 52,36 en 2015 ; 43,55 en 2016 ; 54,25 en 2017 à 72,29 en 2018). On passe sous silence le fait que 2012 était dans le monde entier une année de reprise timide voire de récession continue, car on venait juste de sortir de la crise financière de 2008-2012. Les anglophones parlent jusqu’à présent de « GreatRecession » pour marquer le caractère très aigu de cette crise ! Comment peut-on comparer l’inflation durant cette période à la situation des prix entre 2012 et 2018 ? La crise financière de 2008 à 2012 rendait négatif ou nul le taux de croissance des pays les plus puissants (-2.78 % en 2009 à 2.22% en 2012 pour les États-Unis et pour la France -2.14% en 2009 à 0.18 % en 2012) à fortiori celui des pays pauvres. Là également c’est clair que la baisse ou la hausse du taux de croissance d’un pays très dépendant comme le nôtre ne peut nullement être imputé aux seuls facteurs internes, mais le discours politique occulte une telle vérité.

2. L’ahurissant et l’émotionnel pour chasser le logos. Puisque le peuple « sent bien plus qu’il ne raisonne » (Tocqueville), l’homme politique fait de la sensibilité du peuple son terrain de jeu favori. Pour ce faire, il suffit d’accabler ses adversaires politiques des plus grands crimes contre le peuple, ce qui permettra deux choses à la fois : les discréditer auprès de ce peuple et légitimer les procès iniques qu’on intente contre eux pour « venger » le peuple. La meilleure façon de se débarrasser d’un adversaire gênant en politique, c’est de le faire passer pour ce que le peuple déteste le plus. Et la façon la plus habile de clore le débat sur la malfaisance de ses adversaires ou sur la bienfaisance de ses partenaires, c’est d’user de ce qu’on appelle les pétitions de principe : ce qui doit être démontré ou soumis à un débat contradictoire est présupposé comme définitif, acquis, indiscutable. La femme politique qui excelle dans cet exercice a été, à plusieurs reprises, accusée par un célèbre chroniqueur d’avoir falsifié son CV en s’attribuant des diplômes qu’elle n’a jamais eus.

Illustration : La diabolisation des adversaires politiques de Macky par des canaux alliés de la presse ou par l’instrumentalisation de la justice. Ceux qui ont lu, ne serait-ce que la table des matières, du manuel de Henry Institoris Kramer (Malleus Maleficarum ) peuvent s’exempter de lire les chefs d’inculpation contre Karim Wade et Khalifa Sall (deux procès pourtant totalement différents). Kramer rendait impossible l’innocence des « sorcières » qu’il traquait par les questions qu’on leur posait sous la torture (à la fois psychologique et physique). La première étape de l’inquisition contre l’accusée était qu’elle devait prouver son innocence ! (Comment peut-on prouver qu’on n’est pas sorcière ?). C’est exactement comme ça que la CREI fonctionne. Et le pire est que l’accusée ne pouvait nullement être défendue, car la défendre, c’est courir le risque de passer pour un serviteur du diable ! La deuxième étape de la procédure était de trouver un lien avec le diable ou un évènement suffisamment confus pour prouver sa culpabilité (telle marque sur son visage, tel regard suspect porté sur une de ses victimes, tel cadeau fait à telle personne tombée malade depuis, etc.). Sous l’effet de la torture, on exigeait des noms de complices, quitte à pousser la victime à en inventer. Aujourd’hui la torture physique est rare, mais celle psychologique est exercée à outrance par le biais des médias.

3. La dénégation (miim en wolof). Les grands tricheurs parmi nos élèves savent parfaitement jouer avec la psychologie des surveillants : de suspects ou coupables, ils passent habilement au statut d’accusateurs ; ils sont désormais les victimes d’un acharnement arbitraire de la part des surveillants et professeurs. C’est une véritable dialectique des rôles qui s’opère par ce procédé à cheval entre la psychologie et l’ensorcellement. Sans la moindre once de vergogne, les maniaques de la tricherie chargent les surveillants et se montrent particulièrement virulents et bruyants pour absoudre leur forfait. Le pire est que, comme tout menteur, ils finissent par croire à leurs propres mensonges. Le régime qui nous gouverne excelle dans ce jeu avec une dose de cynisme indigne d’un homme d’État.

Illustration : Quand l’affaire PETROTIM a éclaté, pour l’étouffer, un des mis en cause a accusé Wade d’acharnement et l’a même menacé de plainte ! Avec l’affaire du PRODAC, la stratégie a été la même : les fautifs sont ceux qui soulèvent ces cafards. Le trésor public est ainsi délesté de plusieurs milliards, mais le simple fait de l’évoquer apparait comme un crime de lèse-majesté.

Nous sommes aujourd’hui dans une situation très paradoxale : une démocratie dans laquelle la justice, au lieu d’être un contre-pouvoir de l’exécutif lui sert d’instrument pour étouffer tout contre-pouvoir ! L’affaire des fonds russes (1,5 million de dollars US) utilisés pour déstabiliser un régime n’ a jamais fait l’objet d’une information judiciaire, au contraire ceux qui se sont aventurés à en parler ont vite été menacés de poursuites judiciaires.

PAR ALASSANE KITANE “

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